Sept fois sept (jours) = Shavouot, la Fête des Semaines
La tradition juive situe la fête de Shavouot au sixième jour du mois de Sivan, en Israël, tout en la prolongeant au septième également pour tous les Juifs de la diaspora qui, de ce fait, la célèbrent un jour supplémentaire. (Ces deux dates annuelles fixes du calendrier hébraïque tombent cette année les 13 et 14 juin 2005. Elle démarre exactement à la première minute du 50ème jour après la fête de Pessah ou, plus précisément, à l'issue d'un décompte de 49 jours - appelé le compte du « Omer » - initialisé à la sortie du premier jour de Pessah par une bénédiction spéciale.
Il y a donc, entre ces deux fêtes, un intervalle de 49 jours pleins, rythmés sur sept semaines (shavouot en hébreu) complètes, de sorte que Shavouot est à la fête de Pessah, ce que Shémini Atséret est à celle de Soukkot (la fête des « Cabanes»), elle la clôt solennellement comme un point d'orgue concluant une oeuvre musicale. A ceci près, que Soukkot est immédiatement suivie dans le temps par Shémini Atséret, sans aucune interruption, tandis que Shavouote se fait attendre en quelque sorte. Mais, au bout du dernier « battement » de la septième mesure à sept temps, elle arrive enfin pour commémorer en point d'orgue solennel l'aboutissement de Pessah - le don de la Torah. En effet, si à Pessah le peuple juif célèbre sa venue au monde et sa liberté en tant que peuple, à Shavouot nous fêtons sa raison d'être ou sa « constitution » qu'est la Torah, par lui reçue, sous le mont du Sinaï, le six du mois de Sivan.
Il n'est pas très aisé de parler de Shavouot, une fois énoncé l'objet de sa célébration - le don de la Torah. Contrairement aux autres fêtes d'Israël, elle n'est pas ponctuée par beaucoup de signes tangibles frappant l'imagination des petits et des grands - comme les bougies de Hanoukka, les cabanes de Souccot, les matzot (pain azyme) de Pessah etc - auxquels on peut facilement « accrocher » un sens. Certes, il y a la veillée d'étude de la Torah qui culmine, à Jérusalem, par une prière émouvante au lever du soleil en bas du Mur des Lamentations, rassemblant une foule immense d'étudiants d'une nuit de tous les quartiers de la ville ; les gâteaux au fromage que les communautés ashkénazes ont l'habitude de consommer ; la lecture, dans les synagogues séfarades, des 613 commandements de la Torah sous forme poétique rappelant un «contrat de mariage» ou «kétouba» (entre le Dieu d'Israël et son peuple); etc... Mais, ce ne sont là que des coutumes, culinaires ou liturgiques, plus ou moins pratiquées.
Il faudrait par conséquent, afin de mieux coller à l'ambiance et au sens de la fête de Shavouot, braquer les feux du projecteur sur la Torah elle-même. Or, celle-ci n'étant pas tangible, contrairement, par exemple, aux bougies de Hanoukka, elle touche moins notre sensibilité ou notre imagination que notre entendement: elle est, de ce fait, vaste et infinie, transcendante. Le Midrash Raba (sur le premier verset de la Bible) raconte même que son existence avait précédé dans le temps celle de l'univers, puisqu'elle a servi de plan d'architecture au Créateur pour créer le monde (ex-nihilo). Devant son immensité, on comprend l'exigence de l'étudier, toute sa vie durant, afin de pouvoir en connaître ne serait-ce qu'une toute petite partie. « Ce livre de la Doctrine ne doit pas quitter ta bouche, tu le méditeras jour et nuit afin d'en observer avec soin tout le contenu...», est un des versets bibliques, (dans Josué 1,8) - exemple parmi tant d'autres émaillant toute la bible de bout en bout - qui rappelle l'importance donnée par la Torah elle-même à son étude. La tradition situe cette dernière en tête des 248 obligations formant avec les 365 interdits l'ensemble traditionnel des 613 commandements divins, (mitzvot), de la Torah.
On est tenté à ce stade de conclure ces quelques réflexions tout en souhaitant au lecteur de passer une excellente nuit d'étude de Shavouot, suffisamment dosée d'intérêt en résistant au sommeil... Cependant, un étonnement certain remontant aux origines, à l'évènement fondateur de la donation de Torah au pied du mont Sinaï, nous saisit et nous en empêche. Voici ce que le Talmud, la Torah orale, (traité Chabbat, page 88), dit du verset de la Torah écrite (« et ils s'arrêtèrent au pied de la montagne [du Sinaï pour recevoir la Torah]... », Exode 19-17) qu'on lit justement au premier jour de la fête dans les synagogues : « Rav Abdimi... a dit : Cela nous apprend que le Saint-béni soit-il a incliné au-dessus d'eux la montagne en forme de baquet renversé et qu'Il leur dit : Si vous acceptez la Torah, tant mieux ; sinon, ce sera ici votre tombeau » Etonnant ! Ainsi, d'après Rav Abdimi, au commencement était la violence : la Torah ou la mort, la vérité ou la mort... Comment comprendre ce dilemme difficile imposé par la force au peuple juif qui vient tout juste d'être libéré d'un long esclavage violent en terre d'Egypte ?
L'admirable Emmanuel Levinas, un des plus éminents penseurs juifs de langue française du vingtième siècle, s'est penché sur ce problème dans une de ses mémorables « Lectures talmudiques » intitulée « La tentation de la tentation ». Sa réponse est limpide: « L'enseignement, qu'est la Torah, ne peut venir à la personne humaine par l'effet d'un choix : ce qui doit être reçu pour rendre possible le libre choix, ne peut avoir été choisi... La Torah serait précisément ce préalable de la pensée libre qui est reçu mais sans violence au sens courant du terme... ».
Par conséquent, il serait incongru de dire qu'à l'origine le peuple hébreu n'y avait pas adhéré librement, on raisonnerait alors
«...comme si le moi avait assisté à la création du monde et comme si le monde était sorti de son libre arbitre. Présomption de philosophe. La Bible le reproche à Job... ». Ainsi, la « Torah jouera un rôle de première importance dans la théorie de la connaissance même...». (Le Docteur Nerson, compagnon d'étude de Levinas avait compris la « menace » de Rav Abdimi comme ceci : « Si vous acceptez la Torah tant mieux pour vous, sinon ce sera votre tombeau: vous disparaîtrez tout simplement de la scène de l'Histoire comme une des peuplades de l'Antiquité, sans aucun destin national »).
Mais comment cette « menace » a t-elle été vécue par le peuple hébreu rassemblé au pied du Sinaï, comment ce dernier a t-il réagi à l'octroi de ce préalable de la pensée libre rendant possible le libre choix lui même, qu'est la Torah? - « ...tout ce que l'Eternel a dit nous le ferons et nous entendrons, [naassé vénishma en hébreu], (Exode 24,7)». Réaction paradoxale, un autre étonnement, à première vue !
Comment en effet, comprendre ce renversement de l'ordre logique des choses: pratiquer avant toute réflexion sur ce qu'on fait. D'emblée il faut vite dire qu'il ne s'agit aucunement ici du problème couramment invoqué entre la pratique des commandements (mitzvot) et leur sens, la réponse -« naassé vénishma »- des Hébreux, selon tous les grands commentateurs (Maïmonide, Rachi, Rachbam etc.), ne porte d'aucune façon là-dessus.
« Naassé vénishma » signifie « engagement par avance d'accepter la loi ». Nous suivons en cela la démonstration féconde de Georges Hansel, grand talmudiste de langue française, (élève de Manitou et du Rav Rottenberg), dans son ouvrage « Explorations Talmudiques ». Georges Hansel appuie sa démonstration sur un passage de la même page du Talmud citée plus haut (relatant une discussion entre le maître Rava et un sadducéen). En effet, poursuit-il, « la loi juive n'est pas un catalogue déterminé de préceptes sur lequel on appose sa signature comme on le fait devant un notaire lors d'un achat immobilier »... Le problème ici n'est pas celui d'un quelconque « caractère irrationnel de la loi, mais de sa difficulté ». Ce n'est pas non plus un problème de « compréhension, mais de décision et de volonté », c'est le peuple lui même, par idéal, qui « accepte d'emblée les développements encore inconnus de la loi... »
La tradition orale a su trouver un cadre, une architecture idoine spécifiquement juive, unique, où ces « développements encore inconnus de la loi », pouvaient être entrepris tout de suite après l'événement fondateur du don de la Torah par l'entremise de Moïse et son accueil avec un retentissant « naassé vénishma » du peuple. Nous ne ferons qu'évoquer ici cette architecture en citant le premier paragraphe du passage talmudique qui en parle (Traité « Pirkey Avot» ou « Maximes des Pères »): « Moïse a reçu la Torah du Sinaï et l'a transmise à Josué et Josué aux anciens et les anciens aux Prophètes et les Prophètes aux membres de la Grande Assemblée...»
Le lecteur a 7 fois 7 jours à compter de Pessah pour l'étudier en guise de préparation pour le grand événement du don de la Torah que nous fêterons tous joyeusement en terre d'Israël.
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